Les troglodytes en Val de Loire par Bernard Tobie, président du « Carrefour Anjou Touraine Poitou »
Un patrimoine d'importance :
Un phénomène universel : partout où la géologie le permet, l’homme a profité de la nature pour creuser sa maison. On trouve cet habitat sur tous les continents et il est tout à fait actuel en Chine où on estime que plusieurs dizaines de millions de personnes y habitent encore. En Europe, les sites sont particulièrement nombreux en Espagne et en France, mais le nombre de personnes qui résident de manière permanente est relativement faible : il apparaît plus comme un habitat du passé, même s’il y a un regain d’intérêt actuellement.
En Val de Loire et spécialement en Anjou, le phénomène est original pour deux raisons :
- D’abord la densité : le sous-sol de cette région est un véritable gruyère qui a été creusé pendant des siècles pour extraire principalement deux roches calcaires tendres, friables, faciles à travailler :
- le tuffeau : c’est la pierre blanche qui a servi à construire les églises, les châteaux, les demeures les plus riches ou les plus simples de la vallée de la Loire. Il a été extrait en carrières souterraines pendant des siècles et exporté grâce à la Loire et son réseau d’affluents.
- le falun : c’est un calcaire coquiller plus récent (12 millions d’années) dont l’aire est beaucoup plus limité (bassin de Doué la Fontaine surtout) et qui est une moins bonne pierre de construction. Par contre son mode d’extraction a laissé d’impressionnantes carrières souterraines de forme ogivale.
- Ensuite la variété des formes : la présence d’une plaine entaillée par des vallées fluviales avec un coteau souvent abrupt fait que l’on trouve dans cette région un concentré des principaux types d’habitat troglodytique. L’architecture troglodytique est essentiellement soustractive : on extrait du matériau pour créer des formes (dans le plein on crée du vide, à l’opposé de l’architecture de surface).
- On a donc le long des coteaux, en bord de Loire, un troglodytisme horizontal, par creusement horizontal des parois. On a dans la plaine, un troglodytisme vertical, par creusement dans le sol. Les deux méthodes peuvent se conjuguer.
On trouve aussi une architecture de détournement des configurations naturelles. S’il y a peu de traces des cavernes naturelles et d’abris sous roche aménagés, par contre nous avons quantité d’habitats semi-troglodytiques : une maison adossée à la paroi rocheuse.
- Notre région est aussi riche de souterrains refuges : certains ont été creusés tout spécialement à cet effet pendant des périodes de troubles : guerre de cent ans, guerres de religion… C’est un ingénieux système de défense en profondeur avec un couloir qui part de l’extérieur et dessert plusieurs salles. Toute une série d’obstacles retardent l’éventuel assaillant : des portes rudimentaires de bois, des puits-pièges, des passages en chatière (boyau très rétréci que l’on passe difficilement). Des carrières ont pu être réutilisées et réaménagées en refuges. On en a un bel exemple à Doué la Fontaine avec une carrière de falun d’où on a extrait des sarcophages entre le 6è et le 9è siècle et qui a été utilisée comme refuge au moment des invasions normandes.
Dans certaines communes autrefois, les habitations étaient presque toutes troglodytiques et les indices d’une présence humaine étaient peu visibles en surface. On associe souvent ce type d’habitat à une population pauvre. Certes, ceci a été pendant des siècles l’habitation des populations modestes : paysans, carriers, bateliers de Loire…mais on trouve aussi des habitats seigneuriaux troglodytiques, de grands pigeonniers (fuies) symbole de privilèges nobiliaires, des édifices religieux, les chapelles souterraines.
Tout ceci témoigne d’une véritable société souterraine avec un mode de vie dominé par la pierre et dominant la pierre : une adaptation à l’obscurité et à l’humidité propre à ce milieu, une complémentarité entre l’exploitation en surface et la vie sous terre.
Une période d'abandon :
Le mode de vie des troglodytes ne pouvait plus répondre aux exigences de confort et aux nécessités actuelles de rentabilité économique. C’est pourquoi cet habitat a été progressivement délaissé au cours du siècle dernier. Non entretenu, il s’est progressivement dégradé. Les quelques personnes qui ont continué à y résider l’ont fait pour des raisons d’âge (« J’ai toujours habité là ») ou pour des raisons de pauvreté (expression « troglos clodos », certains quartiers devenant de véritables cours des miracles). C’est ce qui explique l’image souvent négative qu’en avait la population locale.
Un renouveau d'intérêt :
- Les premières réutilisations économiques des carrières :
- au milieu du 19è siècle, les caves à vin : dans d’immenses galeries, d’importantes sociétés et de nombreux vignerons élaborent les vins de la région.
- fin 19è, les champignonnières qui ont assuré une bonne part de la production des champignons de Paris. Actuellement pour des raisons économiques, les champignonnistes abandonnent ces caves pour produire les champignons dans des constructions en surface.
- Le renouveau des carrières : les carrières étaient toutes fermées, mais la restauration des monuments et des habitations traditionnelles de la vallée de la Loire a nécessité la réouverture de certaines. Une carrière pratique encore l’extraction souterraine, mais avec mes moyens plus modernes.
- C’est surtout la reconversion touristique qui permet le sauvetage de ce patrimoine et en fait un atout de développement économique pour la région :
- A Doué la Fontaine, d’anciennes carrières de falun sont transformées en zoo : un des premiers sites touristiques de l’Anjou en terme de fréquentation.
- D’anciennes fermes et d’anciens villages sont transformées en écomusées
- Des sites troglodytiques reprennent vie comme restaurant proposant des recettes du patrimoine culinaire locale, comme les fouaces. D’autres comme galerie d’exposition : le cadre, l’obscurité s’associent à l’imagination des peintres, des sculpteurs, des divers artisans d’art.
- Mais depuis peu la pierre retrouve de nouveaux habitants :
- Dans la région saumuroise, les premiers « retours » ont eu lieu dans les années soixante-dix avec des gens venus d’ailleurs, mais cela a été aussi le fait de passionnés locaux qui ne se sont jamais désintéressés du phénomène. Ils éveillaient la curiosité amusée des habitants, bien contents cependant de trouver des acquéreurs pour leurs troglodytes. En Touraine, l’abandon avait été moins significatif, particulièrement sur les bords de la Loire et le phénomène résidence secondaire avait plus joué.
- Ce mode d’habitat devient très en vogue, car il incarne un certain nombre de valeurs de la société actuelle : écologie, nature, économie, esthétique, authenticité…Ceci va de pair avec l’utilisation de nouveaux matériaux, de nouvelles techniques de chauffage et de ventilation. Ces nouveaux troglodytes contribuent à changer complètement l’image. La population locale s’y intéresse à nouveau et cherche à valoriser ce patrimoine. Les collectivités locales apportent leur appui et encouragent les projets particulièrement dans le domaine de l’hébergement. Il y a une forte demande touristique en la matière, mais l’offre n’était suffisante ni en nombre, ni en qualité.
Le patrimoine troglodytique est une composante à part entière du « paysage culturel, vivant, évolutif » au titre duquel notre région a été classée au patrimoine mondial. Pour nous, les troglodytes ne représentent pas un paysage relique, rappelant un passé révolu. Nous estimons qu’ils ont un avenir, car ils constituent un habitat parfaitement intégré au paysage, caché et qui peut être un lieu de ressourcement, un havre de repos et de calme pour l’homme d’aujourd’hui qui en a bien besoin. Vivre en troglodyte permet de se déconnecter très vite du monde extérieur ; on n’y craint ni la canicule, ni les grands froids et bien des troglodytes vous diront qu’ils préfèrent encore « vivre dans un terrier plutôt que dans un clapier ».
